Mon Discours de Strasbourg



Prétentieux et présomptueux comme je suis, je n’avais pas hésité en février 2012 à suggérer à celui que j’aurai souhaité voir devenir Président de la République ce discours de Strasbourg. Je pensais même qu’un positionnement d’indigné européen aurait pu le servir grandement dans la campagne présidentielle. Il avait été suffisamment poli pour le trouver intéressant et suffisamment sage pour n’en rien retenir. Mais comme je suis en matière européenne particulièrement têtu, je le livre à votre réflexion.


Mesdames, messieurs, mes très chers amis,

Je suis venu à Strasbourg pour vous parler d'Europe et je suis très heureux d'être avec vous aujourd'hui dans cette ville si fondamentale pour la construction européenne.

Strasbourg est à la foi le symbole d'un patriotisme admirable qui a unit la nation tout entière, et le symbole d'une région à l'identité très marquée. Et vous savez ô combien je suis le défenseur des identités régionales fortes. Le caractère est source de richesse, nous nous enrichissons de nos différences régionales, de nos cultures et de nos langues régionales. Strasbourg fait sienne une devise de l'Europe qu'il serait sage de retrouver, l'Union dans la diversité.

Strasbourg est bien évidemment aussi et surtout le symbole de la réconciliation franco-allemande. C'est ici que le Général de Gaule et le chancelier Adenauer ont mis fin à un affrontement de plus 70 ans qui a été responsable de 3 guerres, dont deux guerres mondiales qui ont complètement défiguré le monde. Strasbourg est la ville du " Plus jamais cela", d'une réconciliation sage et réussie. Cette réconciliation n'est pas utile seulement à la France et à l'Allemagne, elle féconde toute l'Europe, elle reste une des bases les plus solides de la construction européenne. Elle est en fait un exemple jamais égalé et un espoir pour le monde entier.

Plus qu’une réconciliation, la France et l’Allemagne se sont offertes une amitié si tenue que l’on en est venu à parler du couple franco-allemand. Et il est évident que le couple franco-allemand est une condition absolument nécessaire à la réussite européenne, mais force est de constater ce n'est en rien une condition suffisante. L'Europe ne peut pas être réduite à la bonne entente entre deux pays, ne peux se résoudre à un directoire à deux, l'Europe doit être une architecture légitime et efficace pour accompagner et démultiplier la dynamique de chaque nation, de chaque région, de chaque ville, en prenant compte de cette diversité, et donc en travaillant pour un intérêt vraiment commun, vraiment général. Et c'est pourquoi la bonne entente franco-allemande enfin retrouvée l'an dernier à Deauville ne suffit pas, il faut absolument que le couple franco-allemand nous reconduise sur le chemin de l'Europe communautaire. Une Europe mue par la recherche de l'intérêt général et non pas par la confrontation des positions de chacun. Il appartient à la France et à l'Allemagne de nous faire retrouver cette voie-là.

Certains ont critiqué mon discours somme toute très français lors des dernières élections européennes. Et c'est vrai qu'à l'époque toute mon attention était retenue par la crainte de voir la position de la France devenir soudainement moins crédible du fait de la médiocrité de ses performances économiques et financières. Et malheureusement nous y sommes aujourd'hui. La parole d'une France dégradée porte moins en Europe, et c'est pourquoi la politique de redressement national que je défends s'inscrit pleinement dans une perspective européenne. Il n'y aura pas d'Europe forte sans une France forte, il n'y a pas de couple franco-allemand utile si un des partenaires du couple s'enfonce alors que l'autre, grâce à la sagesse de sa politique et de ses efforts, prospère. Nous nous devons de restaurer la puissance de notre pays pour retrouver un sain équilibre européen.

Cette question de la place de la France en Europe est d'autant plus importante que la France, fidèle à son histoire, se doit d'être toujours un des moteurs politiques les plus dynamiques de la construction européenne. Et l'Europe a aujourd'hui plus que jamais besoin d'une France ambitieuse et crédible. Il est grand temps pour la France de reprendre la tête d'un mouvement qui remette l'Europe sur la route de la raison.

Car en fait la crise actuelle ne fait ici que souligner des questions lourdes de sens que les électeurs ont pressenti avant même que la crise ne mette à nu la vacuité de l'Europe actuelle. Il faut maintenant avoir le courage de répondre enfin à tous les électeurs hollandais, français ou irlandais qui ont dit, il n'y a pas si longtemps que cela, Non à une Europe qui fait semblant, qui promet tout mais ne contrôle rien, Non à une Europe dont l'efficacité se réduit au domaine de la libre concurrence, Non à une Europe illégitime car non démocratique. La crise actuelle risque de rajouter bien de nouveaux Non, fruits de la lenteur et de la coupable médiocrité de la politique européenne actuelle. Une Europe qui in fine ne semble servir à rien. Est-ce bien là l'Europe que nous voulons? Est-ce bien là l'Europe que nous nous étions promise? L'Europe sensée accompagner nos enfants dans le nouveau siècle?

L'Europe, elle-aussi, est à reconstruire de fond en comble.

La construction européenne a toujours été une oeuvre de longue haleine et soumise à bien des péripéties. Il n'est pas inutile de rappeler que le premier élan européen a été un élan populaire, anarchique, venant de toute l'Europe, de centaines d'associations, de syndicats, de mouvements surgis de nul part, un élan qui a convergé au Congrès de la Haye en mai 1948. Ce n'était pas alors une Europe de technocrates imposée par le haut. C'était une Europe voulue par tous. Par le bon sens général. Aujourd'hui le bon sens voudrait que l'Europe existe face à la crise, que l'Europe protège et aide, sans complaisance, mais avec efficacité et détermination. Mais pour cela il faudrait sortir de la paralysie institutionnelle et idéologique de notre Europe intergouvernementale actuelle.

L'admirable Jean Monnet, celui que De Gaule appelait l'Inspirateur, nous a enseigné une méthode pour constamment dépasser les égoïsmes des États, en confiant à une institution ad hoc la gestion et la défense de l'intérêt général commun. Retrouvons cette méthode. C'est Robert Schumann, dont le courant politique que j'incarne s'estime être l'héritier, qui le premier, alors qu'il était Ministre des Affaires Étrangères, a proposé la création d'une institution commune pour gérer pour le bien commun européen un secteur du charbon et de l'acier, sujet à l'époque à de nouvelles crispations et que la CECA a parfaitement su gérer.

Ce que nous avons construit depuis est sans doute admirable au regard de notre histoire guerrière mais est loin d'être satisfaisant au regard des défis du moment, et on le voit que trop bien aujourd'hui. Nous n'avons pas su rester sur le chemin tracé et nous l'avons même dénaturé. La construction européenne a beaucoup progressé dans les années 80 et 90, mais nous sommes allés sans doute un peu trop vite sur certains aspects, et nous en sommes venus à créer une Europe trop abstraite, voire artificielle. Une Europe assénée par le haut, une Europe qui bien souvent faisait semblant d'être en charge de tout sans en avoir ni le pouvoir et, pire, sans en avoir la légitimité démocratique. C'est cet emballement mal contrôlé qui a créé une réaction de rejet, un euroscepticisme malheureusement que trop général et qui a triomphé au triste sommet de Nice de 1999.Un euroscepticisme qui paralyse encore l'Europe et qui explique à lui seul la piètre performance de l'Europe actuelle.

Cette Europe-là, que nous subissons depuis le sommet de Nice, l'Europe intergournementale, l'Europe des États, cette Europe a tristement failli. Elle avait promis de faire de l'Europe l'économie de la connaissance la plus performante au monde en 2010, on sait que trop où nous en sommes aujourd'hui. Elle avait promis d'encadrer l'Euro par des critères de politiques financières, les fameux critères de Maastricht, qui n'ont jamais été ni appliqués, ni contrôlés. Elle s'est lamentablement tue face à la dégradation de nos finances publiques. Si l'Europe avait su appliquer ces critères et les contrôler, comme elle aurait dû le faire, la crise actuelle de la dette en Europe n'aurait pas eu lieu. Il faut sortir de cette Europe irresponsable, inefficace et illégitime. De cette Europe in fine coupable.

Nous avons perdu le fil conducteur de la construction européenne, je vous propose de le retrouver tous ensemble. Pour redonner espoir à nos peuples, pour reprendre une route plus sereine, pour construire un avenir plus prometteur.

L'Europe s'est faite sur la volonté de dépasser la capacité démente mais on ne peut réelle d'autodestruction que nous portons en nous, nous autres Européens. La guerre de 14 a été un horrible suicide collectif, le suicide d'une civilisation qui pourtant était à son zénith, la seconde Guerre Mondiale n'en a été que la conséquence directe, une conséquence encore plus nauséabonde. L'Europe c'est le ''plus jamais cela'' des rescapés de la Grande Guerre, doublé d'une considération géopolitique fondamentale, car toutes nos boucheries insensées n'ont eu d'autres résultats que de transférer dans d'autres mains la puissance mondiale que nous détenions. Or face aux difficultés et aux défis du monde bi-polaire, hier, ou du monde multipolaire et vraiment global, aujourd'hui, l'Europe reste la meilleure solution digne de notre histoire.

Nous n'avons pas le droit, dans ce nouveau monde de plus en plus ouvert et compétitif, de gaspiller nos forces. Or la piètre gestion de la crise des dettes souveraines en Europe est à mes yeux l'équivalent d'un immense gaspillage, en fait un nouveau suicide collectif, que l'on aurait pu éviter et auquel il faut mettre au plus vite un terme. L'Europe n'a pas su jouer son rôle face à la crise, elle a laissé chaque État devant ses erreurs puis devant la conséquence de ses erreurs, tout comme les États européens étaient seuls devant la folie nationaliste en 14. L'Europe aujourd'hui n'existe pas, il est grand temps de la reconstruire. Ce n'est ni au FMI ni aux Chinois de le faire. C'est à nous Européens de retrouver la volonté politique, l'énergie, la dignité, la responsabilité pour tourner au plus vite cette page peu glorieuse de notre histoire européenne.

Il est proprement scandaleux que le petit problème de la dette grec, grand au regard de la Grèce, mais si petit au regard de l'Europe, ait débouché, parce qu'il n'a pas été correctement géré, parce qu'il n'est pas correctement géré aujourd'hui, à la plus grande crise que l'Europe ait connu depuis la guerre.

Si l'Europe existait un tant soit peu, elle n'aurait pas laissé ses enfants les plus fragiles seuls devant la puissance déferlante des marchés, elle aurait immédiatement couverte de son aile protectrice la brebis défaillante tout en exigeant d'elle le juste paiement de sa protection. Pourquoi l'Europe n'a-t-elle pas, immédiatement et seule, refinancer la dette grecque sur une période de 50 ans, en offrant une période de grâce de 5 ans, en laissant à la Grèce le bénéfice des taux européens? Mais en exigeant en contrepartie un plan de 5 ans pour rentrer dans les clous de Maastricht. Non pas un plan d'hyper-austérité pour faire sur quelques mois ce que nous aurions dû faire pendant les 10 dernières années, non pas cette hyper-réaction qui emporte la Grèce dans une terrible spirale destructrice. Non, mais une un plan de rigueur financière, de rigueur administrative et politique, je dirai même de moralité politique, couplé avec l'espoir d'un plan de croissance, sous l'autorité d'une administration européenne décidée, claire, compétente, crédible. Était-ce si difficile à concevoir et à mettre en place? Ce devrait être cela l'Europe.

Et au lieu de cela, nous avons une crise généralisée à presque toute l'Europe, des populations meurtries et hagard, une Europe complètement discréditée, et même un système bancaire européen fragilisé par la terrible détérioration de la qualité des signatures souveraines européennes. Il est vraiment grand temps d'arrêter la politique actuelle pour enfin reconstruire l'Europe.

C'est à l'Europe d'agir. Certes les États doivent se réformer et mettre en ordre leurs finances publiques. Mais il est criminel de les laisser seuls face à des politique d'hyper-austérité dont l'utilité semble même parfois sujette à question, sans parler de la soutenabilité sociale et donc politique de telle politique. L'ajustement à réaliser est suffisamment douloureux et pénible pour ne pas le torpiller par des mouvements trop précipités.

L'Europe doit aider, sinon à quoi sert-elle? Aider ne veut pas dire tout payer, aider veut dire accompagner et soulager, aider veut dire redonner des perspectives de croissance.

C'est quoi cette Union Européenne si peu unie dans la tempête? Et puis excusez-moi de le souligner mais c'est quoi cette Union qui n'assume pas ses propres responsabilités? Je n'ignore pas que la crise est tout d'abord venue des États-Unis, mais cette crise ne nous aurait pas autant touché, si notre maison européenne avait été en ordre, et si nous avions su faire bloc ensemble contre la crise.

Je ne veux pas faire de la politique fiction, mais tout de même, si nous avions créé un régulateur bancaire européen le jour même où nous avons créé l'Euro, comme il aurait été logique de le faire, ce régulateur européen aurait pu avertir de l'exposition des banques européennes aux sub-prime, il auraient pu aussi avertir de l'exposition des systèmes bancaires irlandais et espagnols à des bulles immobilières et de crédit à la consommation. Aveuglement consternant et coupable.

Et puis si nous avions eu une gouvernance européenne un tant soit peu responsable, aucun des pays européens ne respectant pas les critères de Maastricht n'auraient pu rentrer dans la zone euro sans respecter ces critères. Faut-il rappeler que la Grèce a été accueillie dans la zone euro avec un ratio dette sur PNB de 113%, et, qui plus est, croissant, là où il aurait dû être en baisse, et au maximun de 60%. Et puis même si la Grèce a été intégrée dans la zone euro, pourquoi la zone Euro n'a-t-elle en plus de dix ans jamais rien fait pour ramener ces membres vers ces critères de bonne gestion des finances publiques? Pourquoi au contraire la France et l'Allemagne sont-elles aller discréditer ces règles de bonne conduite pour mieux y échapper elles-mêmes? Et aujourd'hui l'Europe voudrait que ce soit le FMI, les Chinois, et les peuples qui payent seuls l'addition? L'Europe est pleinement responsable, l'Europe doit payer. L'Europe se discrédite dangereusement en ne reconnaissant pas sa part de responsabilité. L'Europe se discrédite horriblement en laissant ses membres seuls dans la tourmente qu'elle a grandement contribué à créer.

Certains vous diront que la crise a fait beaucoup progresser l'Europe, et c'est vrai que sous la contrainte, avançant à tout petit pas, l'Europe a à peu près mis en place ce qu'il aurait fallu mettre en place il y a plus de dix ans de cela, quand l'Euro a été créé. Mais d'une part cela veut dire que nous avons toujours dix ans de retard et d'autre part, mon Dieu, que c'est long et pénible. Terrible image d'une Europe qui ne veut plus avancer.

Il faut refonder l'Europe. Tourner définitivement la page de cette Europe intergouvernementale, cette Non-Europe, celle-là même qui a perdu trois référendum. L'Europe actuelle n'est pas légitime. Les décisions sont prises par un aréopage de Grands Princes Électeurs plus digne du Saint Empire Germanique que d'une démocratie du XXIème siècle. Cela ne peut plus durer, il est temps de donner aux peuples le pouvoir en Europe. J'ai pour ma part parfaitement entendu la proposition faite par Madame Merkel à Leipzig, et je propose moi aussi que le Président de la Commission soit élu au suffrage universel et qu'il soit aussi le Président du Conseil. Voilà de quoi remettre l'intérêt général au centre de nos préoccupations et d'introduire au plus haut niveau le couperet de la sanction démocratique auquel l'Europe ne peut échapper, ne doit pas échapper. Et comme le Président de la Commission sera responsable devant le peuple européen, c'est à lui, et lui seul, que doit revenir la responsabilité de former la Commission, avant de soumettre son équipe à l'approbation du Parlement Européen et du Conseil.

Mais il faut bien sûr avant tout traiter la crise actuelle, et on n'en sortira pas tant que l'Europe refusera de faire face à ses responsabilités. Je suis pour ma part partisan de ce que l'Europe garantisse la portion de toutes les dettes souveraines qui dépasse les 60% fixés par les critères de Maastricht. Cette portion des dettes souveraines n'existe que parce que l'Europe n' a pas su jouer son rôle et faire appliquer Maastricht. Il est donc normal que l'Europe assume ses erreurs. Mais c'est aussi la seule façon de mettre un terme à la crise, de rétablir la confiance Cela ne veut pas dire que l'on rase gratis, cela veut dire que l'Europe se porte garant, devrait même refinancer ces dettes pour davantage lisser dans le temps les échéances difficiles. Ces refinancements pourront être confortés par des émissions de dette européenne. Mais refinancer ne veut pas dire se substituer à, et les états devront donc rembourser cette dette à l'Europe. Je suis convaincu que l'annonce même d'une telle politique mettrait fin immédiatement à la crise, la confiance serait immédiatement retrouvée. Une politique qui n'exclurait pas certains effacements de dette, sur la durée, pour récompenser des politiques financières et budgétaires plus responsables et réussis, pour les États les plus faibles.

La crise actuelle nous montre le grand besoin d'Europe que nous avons, la crise provient d'un cruel manque d'Europe. Nous devons revenir ici aux fondamentaux, si l'Europe n'est juste que la longue liste des égoïsmes nationaux additionnés les uns aux autres, non seulement nous n'avancerons pas, mais nous nous condamnons à l'échec et au déclin. Dans un monde qui bouge à toute vitesse l'Europe doit retrouver sans complexe son rythme et ses ambitions. L'Europe est notre projet de civilisation, la meilleure défense de nos valeurs. Nous devons l'affirmer de toutes nos forces si nous voulons défendre notre modèle de société. Face à l'abîme de notre propre destruction ou face à l'émergence de puissances mondiales non-européennes, l'Europe est notre chance, notre dynamique salvatrice. Ce projet n'est pas une abstraction confuse laissée en pâture à quelques fonctionnaires illuminés, ce projet doit être redonné aux peuples, qui savent qu'il n'y a d'autres routes pour donner une chance à l'avenir de leurs enfants. Il faut donc régulièrement soumettre le projet européen à la sanction démocratique pour mieux le contrôler, pour mieux le responsabiliser, pour l''inscrire aussi dans une responsabilité immédiate. L'Europe sera démocratique où elle ne sera pas.

Mes chers amis, vous l'aurez donc compris, L'Europe est donc mon engagement, l'Europe est mon projet. La France a besoin d'une nouvelle vision européenne, et l'Europe a plus que jamais besoin d'une France mieux gérée et plus ambitieuse. Nous allons la lui redonner, nous allons les re-construire ensemble, et nous allons le faire tous ensemble.

Merci.

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